État
d’urgence pour les
réfugiés
(2005)
Frontière franco-espagnole,
avril 2005 : plus de deux cents sans-papiers indiens et
pakistanais sont
arrêtés. Ils viennent d’Allemagne et d’Italie. Leur but : la
régularisation, alors possible en
Espagne. Reconduits vers la France, ils indiquent qu’ils ne comprennent
aucune
langue européenne et ils sont de nouveau laissés dans l’illégalité. En
effet
aucun interprète n’est disponible dans les centres de rétention.
Mohamed, 31
ans, déclare: « Quel déshonneur ! depuis dix ans en Europe et
toujours pas de papiers ! ». Comment a-t-on fait d’eux des hors-la-loi
? Le
début de l'histoire, c’est leur entrée en Europe.
Pendant des décennies la Pologne a ouvertement critiqué la
RDA, la RFA
ou d’autres pays, lorsque ceux-ci prenaient des mesures limitant
l’immigration
et les possibilités de circulation.
Depuis la fin des années soixante-dix, et malgré la
fermeture
officielle des frontières, les immigrants polonais maintenaient, un
commerce de
détail entre Odessa, Lviv, Kiev, Francfort, Berlin Ouest et Hambourg.
C’était
une économie de survie, à laquelle participaient des marginaux
alternatifs,
d’anciens sidérurgistes et des employées des usines de textile
licenciées.
Selon les circonstances, on passait la frontière en tant que touriste,
réfugié
ou sans-papier. Cette liberté de circulation « de fait », qui
s’est
progressivement mise en place, constituait une opposition au
« rideau de
fer » de la guerre froide, tout autant qu’au régime frontalier institué par les accords de Schengen. Ces
chemins risqués et criminalisés sont aujourd’hui empruntés par les
réfugiés et
les migrants du Sri Lanka, d’Inde ou du Pakistan, qui cherchent à
rejoindre
l’Europe de l’Ouest.
Lech Walesa lui même, politicien pro-occidental, rétorque
en 1992
à la revendication isolationniste allemande : « Nous
n’arrêterons pas ces hommes d’Europe de l’Est et d’Asie, de plus
nous n’en sommes pas capables. Nous leur élèverons une haie d’honneur
et nous
les enverrons chez vous »[1].
Il n’y a pas eu de haie d’honneur, mais la première phrase de la
citation a,
dans une certaine mesure, gardé sa validité : le cordon sanitaire
construit par l’Europe de l’Ouest au cours des années 1990 s’est révélé
poreux.
Est-ce que quelque chose a changé depuis que la Pologne a adhéré à
l’UE ?
Comment la Pologne a-t-elle intégré l’Europe ? Comment
actuellement
l’arbitraire croît alors que quelques portes restent ouvertes? C’est ce
que
nous traiterons dans cet article.
Avec un petit groupe de chercheurs berlinois, nous avons,
depuis 1996, essayé d’analyser empiriquement les répercussions en
Pologne
de la politique allemande et européenne concernant les réfugiés et les
migrations. Nous nous sommes rendus dans une région frontalière et
avons
comparé la situation des deux côtés de la frontière. A l’aide de notre
recherche militante, nous voulions rendre le soutien des sans-papiers
socialement acceptable sur place, et faciliter ainsi la poursuite de
leur fuite
vers Berlin, Hambourg ou Paris. En 1993, le gouvernement allemand
avait
radicalement restreint le droit d’asile et avait déclaré que la
Pologne, comme
tous les États voisins, était un « État-tiers sûr ». Certes,
les
États parties à la Convention Schengen avaient déjà conclu, avec la
Pologne, un
accord de réadmission en 1991, mais l’accord germano-polonais de 1993
a, le
premier, permis que les réfugiés et les immigrants venant de la région
frontalière est-allemande soient renvoyés dans un délai de
quarante-huit heures
vers la Pologne. Dans les années 1990, ces renvois ont concerné
des milliers
de personnes – allant parfois jusqu’à 10000 – par an.. En moyenne, le
nombre de
personnes réadmises se situait entre 3 000 et 5 000 par an.
La
pratique germano-polonaise a vite été prise comme modèle. Non seulement
les
États d’Europe occidentale ont conclu des accords de réadmission avec
une
multitude d’autres États sur la même base, mais cela a provoqué un
effet
dominos puisque l'isolationnisme s’est reproduit à l’Est. La Pologne
s’est en
effet mise immédiatement à rejeter les sans-papiers plus loin vers
l’Est, en
Ukraine essentiellement.
Les résultats de notre recherche montrent que, dans la
région
allemande limitrophe de la Pologne, la population a activement
contribué à
l’arrestation de voyageurs sans-papiers. Selon des statistiques
officielles, la
dénonciation était à l’origine, de 50 à
75 % de toutes les arrestations effectuées dans la région frontalière.
Du côté
polonais, ce système n’a toutefois pas fonctionné. La police aux
frontières
polonaise, subventionnée par l'Allemagne, a certes repris les normes
allemandes
jusqu’au moindre détail technique, mais le quota de dénonciations est
resté
complètement insignifiant. Bien au contraire, les chômeurs et
« petits
gagne-sous » ont prêté assistance aux migrants contre
rémunération, comme
il ressort de nos observations des procès, surtout à Francfort (Oder).
Les
statistiques des condamnations en Allemagne confirment enfin notre
impression
que ce ne sont généralement pas des grandes organisations criminelles
qui
étaient à l’œuvre, mais de petits réseaux dispersés et pauvres, grâce
auxquels
les sans-papiers ont péniblement progressé dans cette région.
Au cours des dernières années, la frontière
germano-polonaise est
devenue une région plus calme. La police allemande aux frontières
arrête
aujourd'hui beaucoup plus de sans-papiers aux frontières autrichienne,
française, danoise et du Bénélux (15 991 personnes
en 2002),
qu’à la frontière entre l’espace Schengen et la Pologne
(1974 personnes
en 2002 ). Difficile de dire si ce nombre correspond à un recul
effectif des
entrées clandestines par la frontière germano-polonaise ou si cela
renvoie à
l’image d’un comportement changeant dans les contrôles de police.
La Pologne a signé des accords
de réadmission avec : la Bulgarie (1993), la République tchèque
(1993), la
Moldavie (1994), la Roumanie (1993), la Slovaquie (1993), la Slovénie
(1996),
l’Ukraine (1993), la Hongrie (1994), la
Lituanie (1998),
La réadmission en cas de
dispense de visa a été décidée avec la Lettonie (1992) et
avec
l’Estonie (1993). Des accords de réadmission sont en négociation avec
l’Arménie, le Kazakhstan et le Vietnam. La Pologne n’a toujours pas
conclu
d’accords de réadmission avec la Biélorussie et la Fédération russe,
mais,
selon les indications de la police aux frontières polonaise, les
immigrants
illégaux seraient aussi expulsés vers ces deux pays.
Selon les autorités polonaises,
l’accord de réadmission avec la Lituanie de 1998 serait d’une grande
importance
dans la mesure où, à cet endroit, se trouverait un itinéraire principal
d’immigration vers l’Europe occidentale. L’accord prévoit le renvoi des
ressortissants des pays tiers, y compris des demandeurs d’asile. Mais
il ne se
réfère en aucune manière à la Convention de Genève. Il ne prévoit pas
de garantie
d'accès à une procédure d’asile.
Avec
l’adhésion de la Pologne à l’UE, les dispositions de Dublin II
remplacent
l’accord de réadmission germano-polonais. Les acteurs de l’expulsion ne
sont
plus les polices aux frontières, mais les autorités statuant sur
l’asile – du
côté allemand, il s’agit de l’organisme fédéral pour la migration et
les
réfugiés, et du côté polonais de l’autorité pour le rapatriement et les
étrangers. A la place des preuves hasardeuses et présumées relatives à
l'itinéraire polonais, il y a maintenant Eurodac. La Pologne a reçu
jusqu’à
présent treize appareils pour prendre et enregistrer, dans le système
Eurodac,
les empreintes digitales de tous les demandeurs d’asile et des
voyageurs entrés
illégalement. Ce système permet de savoir si une autre demande d’asile
a été
déposée dans un autre État de l’UE. Selon une mission exploratrice
d’ONG
allemandes la Pologne a reçu, au cours du deuxième semestre 2004,
1 320
demandes de réadmission dans le cadre de la procédure de Dublin. Elles
émanent
d’autres pays de l’UE, surtout d’Allemagne, et 1 182 d’entre elles
ont
reçu une réponse positive. La plupart des reconduites à la frontière
suite à
l’accord germano-polonais Dublin II concernent des immigrants
tchétchènes.
Ceux-ci ont souvent été placés dans des centres de rétention dès la
réception
de leur demande d'asile, les autorités entrevoyant la possibilité de
les
renvoyer sur la base des critères de Dublin II.
Un autre objectif fondamental de notre travail était
d’entrer en
contact en Pologne avec des personnes placées dans des centres de
rétention.
Des centres de rétention de 400 places, financés par l'Allemagne, ont
été
ouverts après la conclusion de l’accord
de réadmission germano-polonais, mais occupés seulement à partir de
1996, la
Cour constitutionnelle polonaise s’y étant auparavant opposée. Le 16 et
le
17 octobre 1996, nous avons pu alors rendre visite à cent
vingt-deux
Pakistanais, Bangladais, Indiens, Afghans, et Tamouls sur les cinq
cents
détenus environ que comptent les centres d’arrestation de la police de
Konin,
Pila et Elbach. Nous avons pu nous entretenir pendant dix-sept heures
avec eux.
Ils ne savaient pas où ils étaient, ne connaissaient pas le motif de
leur
arrestation, et tous avaient essayé en vain de déposer une demande
d’asile.
Nous avons pu obtenir
la libération de ces détenus, car à cette
époque les demandeurs d’asile ne pouvaient légalement pas être retenus
dans des
centres de rétention fermés. Pour une majeure partie d’entre eux, ils
n'ont pas
poursuivi leur recherche d’asile en Pologne, mais sont partis avec
leurs
parents et leurs proches en Europe de l’Ouest.
La Pologne a commencé, en juillet 1997, à reprendre les
acquis de l’UE
et des accords Schengen ; en juillet 2002, les négociations
pour
l'adhésion ont été achevées sur le chapitre de la coopération dans les
secteurs
de la justice et des affaires intérieures. C’est alors qu’a commencé,
dans le
cadre de la stratégie d’adhésion, une deuxième phase de transferts de
méthodes
administratives et de technologies de contrôle de l’Europe de l’Ouest
vers
l’Europe centrale. Un point important, qui ne peut être détaillé ici,
est le
renforcement de la frontière Est polonaise. Il s’agit en particulier de
la
nouvelle politique d’entrée et de visa à la frontière Est, ainsi que de
la politique
des camps et des mesures coercitives par rapport au plus grand groupe
de
réfugiés, les Tchétchènes.
Conformément au règlement du
gouvernement du 11 janvier 2000 sur l’adaptation de la
politique
d’octroi des visas aux standards de l’UE, la Pologne a instauré le visa
à
l’égard de l’Azerbaïdjan le 14 août 2000, de la Géorgie le
14 août 2000, du Tadjikistan le 17 octobre 2000, du
Kirghizstan le 19 novembre 2000, du Turkménistan le
21 octobre 2000,
du Kazakhstan le 12 janvier 2000, de la Moldavie le
11 février 2000, de la Mongolie le 5 mai 2001, de
Cuba le
3 février 2002. L’instauration d’un visa pour les personnes
en
provenance d’Ukraine, de la Fédération russe et de la Biélorussie s’est
heurtée
à la résistance ouverte de la population Est polonaise qui a bloqué les
rues.
C’est pourquoi le gouvernement polonais a retardé cette étape au 1er octobre 2003,
peu de mois avant l’adhésion à l’UE. En mars 2005, le nombre de
visiteurs
venant d’Ukraine, de la Fédération russe et de Biélorussie a encore
atteint des
sommets, comme avant l'introduction des visas. Des visas gratuits,
bon
marché et à entrées multiples sont délivrés et les consulats polonais
évaluent
à 1 % le nombre de refus de visas.
Il n’y a toujours pas de
registre national des visas conforme aux normes de l’UE. Les consulats
et
ambassades polonais qui doivent faire face, à cause de la nouvelle
politique
d’octroi de visas, à un plus grand nombre de tâches, n’ont pas encore
reçu les
appareils qui leur permettront de détecter les faux passeports.
Avec la nouvelle politique d’octroi de visas, la frontière
Est
polonaise devenue la frontière extérieure de l’UE a soudainement pris
de
l’importance, car c’est la limite ultime que ne doivent pas franchir
les
réfugiés indésirables[2].
Ceci a été renforcé par la dernière réforme législative. La « loi
de
protection des étrangers » (2003) prévoit en effet qu’une personne
qui ne
dispose pas de papiers d’entrée, mais qui veut demander l’asile en
Pologne,
doit déposer sa demande au bureau de la police aux frontières et y
exposer les
raisons de sa fuite. Si sa demande n’est pas rejetée parce qu’on
considère
qu’elle est manifestement infondée, ou
parce qu’on fait valoir le règlement relatif aux pays tiers ou
pays
d’origine sûr, le demandeur d’asile peut être détenu dans un centre
fermé pour
un mois, durée qui peut être prolongée jusqu’à un an (la loi ne permet
que peu
d’exceptions à cet enfermement ; elle le fait par exemple en cas
de
maladie lourde)[3].
Surtout,
ces dernières années les demandes d’asile
faites à la police aux frontières ont souvent été rejetées, les demandeurs d’asile étant refoulés après
avoir parfois attendu jusqu’à sept jours au contrôle frontière.
Il n’y avait jusqu’ici qu’un « centre fermé » en
Pologne à
Leznowola, 50 km au sud de Varsovie sur un ancien territoire
militaire, à
proximité de l’aéroport. Sa capacité est de cent trente et une places
et le
temps de séjour moyen actuel est de quatre à cinq mois. Lorsque le
Comité
européen contre la torture (CPT) a visité la prison (en 2000),
65 %
des occupants étaient des demandeurs d’asile. Quatre centres fermés
financés
par l’UE sont actuellement en construction à la frontière Est
polonaise. Les
deux douzaines de centres de rétention de la police et de la police aux
frontières
(qui représentent environ sept cents places) et les
quelque cinq cents places existant dans les cellules de la
police aux frontières, qui devaient être utilisées seulement pour
assurer la
reconduite à la frontière et le renvoi au pays d’origine, sont
aujourd’hui
remplis de réfugiés. La législation prévoit de placer en détention les
demandeurs d’asile arrivés sans-papiers ou même avec un visa .
Manifestement
quelques réfugiés sont conduits directement dans le centre d’admission
de
Debak, au sud de Varsovie, ou dans un des seize foyers pour demandeurs
d’asile,
qui se trouvent en majeure partie à la frontière Est du pays. Ces
foyers
menacent dans ces circonstances de se transformer en camps fermés. La
surpopulation qui oblige à installer des lits dans les cantines, le
manque
d’accès aux soins médicaux et sociaux, la transformation du personnel
administratif en geôliers, un chauffage qui ne fonctionne pas,
l’absence
d’eau chaude et de vêtements chauds et une alimentation très
insuffisante
complètent ce tableau de camp surchargé. En 2003 et 2004, des grèves de
la faim
ont été déclenchées dans la plupart des camps et, de manière plus
sporadique,
des révoltes et des manifestations.
Même si les reconduites à la frontière ont pris en Pologne
une ampleur
effrayante, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne ou aujourd’hui la Libye
affichent
des chiffres beaucoup plus élevés[4].
Comme en Europe occidentale, le groupe de ceux qui sont indésirables
mais qui
ne peuvent pas être reconduits à la frontière grandit. Comparé à
l’ensemble de
l’immigration vers la Pologne, ce groupe ne représente qu’une quantité
insignifiante mais, comme partout dans l’Union européenne, il provoque
la rage
de l’administration. Dans ce cadre, la rétention des demandeurs d’asile
sans
visa est à prendre en compte. Les différentes mesures nationales visent
évidemment à détruire le calme relatif que les migrants en transit
avaient
auparavant trouvé en Pologne.
Qui
sont les
demandeurs d’asile en Pologne ? Dans les années 90, de
quelques
centaines par an, les demandes d’asile sont passées à quelques
milliers. La
plupart étaient des demandeurs d’asile ayant été déboutés en Allemagne
qui ont
déposé une demande d’asile en Pologne.
Ils
venaient
surtout du sud de l’Europe, de la Yougoslavie en guerre, d’Arménie,
d’Afghanistan et du sud de l’Asie. Environ la moitié des demandeurs
d’asile
disparaissaient vers l’Ouest avant la fin de la procédure, le taux de
reconnaissance de la qualité de réfugié en Pologne ayant toujours été
plus bas
que dans la plupart des pays de l’UE.
La
fonction
d’amortisseur dans la politique migratoire et d’asile prise par la
Pologne est claire: il y a un re- transfert de l’ouest vers l’est
et non
dans l’autre sens. Le système a surtout pour l’Allemagne une fonction
de
soulagement à court-terme. Entre temps, les réadmissions vers la
Pologne et les
demandes d’asiles qui sont liées, sont à la baisse. Le système de
Dublin II n’y
change rien. L'entrée régulière pour les ressortissants d’Asie centrale
et du
sud est devenue impossible. Les seuls qui traversent l’Europe
facilement, la
plupart du temps en train, sont les réfugiés tchétchènes qui vont à la
frontière polonaise et demandent l’asile . En 2004, sur les 8 058
nouveaux
demandeurs d’asile, 7 182 étaient des Tchétchènes. La moitié
d’entre eux
avaient moins de dix-huit ans. Les trois-quarts des demandeurs d’asile
tchétchènes seraient ensuite passés de la Pologne vers la République
tchèque ou
vers l’Europe de l’Ouest, du moins selon les statistiques de 2003. Le
taux de
reconnaissance de la qualité de réfugié accordé sur la base de la
Convention de
Genève aux demandeurs d’asile tchétchènes est faible. De 1994 à 1999,
seuls
quatre demandeurs ont obtenu le statut ; en 2002, ils étaient 209
et,
actuellement, le taux de reconnaissance est d’environ 9 %.
Pendant
le processus
d’adhésion, le système d’asile polonais a été réorganisé de manière à
s’aligner
sur les normes allemandes et européennes. Après plusieurs propositions
et
reformulations , une loi sur les étrangers et sur la protection des
étrangers
entrée en vigueur le 1er septembre 2003, prévoit
la
séparation claire entre les réfugiés et les migrants, et reproduit
jusqu’au
moindre détail les normes de Schengen. .L’article 3 de la loi prévoit,
à côté
du statut de réfugié selon la Convention de Genève, la définition d’un
autre
statut qui permet de percevoir les prestations sociales pendant un an,
de se
voir accorder l’asile en fonction des intérêts de la Pologne, qui
permet aussi
au gouvernement d’accorder une protection temporaire en cas d’afflux
massif,
enfin et surtout d’octroyer le statut de pobyt
tolerowany , c’est-à-dire de « débouté toléré » valable
un an. Ce
statut a été spécialement conçu pour les réfugiés tchétchènes qui ne
peuvent
donc être expulsés après le rejet de leur demande d’asile mais qu’on
empêche de
continuer à fuir pour rejoindre les membres de leur famille en Europe
de
l’Ouest. La perspective que leur offrent ainsi les services publics est
totalement désespérante. L’utilisation des pobyt
tolerowany rend possible l'exercice
d'un contrôle, de pressions par l'État polonais sur ce groupe, qui ne
peut
s'appuyer que sur ce statut extrêmement précaire (caractérisé par une
absence
de droits sociaux ou médicaux) pour ne pas tomber dans l'illégalité.
Aux
demandeurs
d’asile à la frontière, il faut ajouter les personnes entrées
régulièrement qui
déposent leur demande d'asile directement à Varsovie auprès de
l'administration
pour le rapatriement et les étrangers (Urzad
do Spraw Repatriacji i Cudzoziemców – UriC), qui statue sur
l'asile. A un
étage, la cohue règne pour le dépôt de la demande ; à l'étage
au-dessus,
se trouve l'administration nationale pour l'asile, avec ses décideurs,
les
conseillers européens et les planificateurs de la migration. L'URiC
correspond
à la première instance de décision en matière d'asile ; la
deuxième
instance, sorte de conseil pour les questions des réfugiés (Rada
do Spraw Uchodzców), ne revient que
très rarement sur les décisions négatives de l'URiC. La troisième et
dernière
instance contentieuse, le tribunal administratif à Varsovie, n'est
revenu,
respectivement en 2001 et 2003, que sur quatre décisions négatives.
Jusqu'ici
il
semble y avoir une large convergence d’intérêts entre
l'État polonais, des think
tanks européens et des organisations internationales déterminantes
pour ne pas
réduire à néant les entrées de réfugiés et de migrants (même s'il est
certain
qu'il y a consensus pour les diminuer considérablement). La même chose est valable pour les
visas : on s'efforce de concevoir des relations autant que possible
sans
tensions avec les pays de l'Est extérieurs à l'UE. Un nouvel euphémisme
a été
créé pour désigner ce qui est considéré
comme la périphérie européenne à l’Est : on l’appelle la
« politique
amicale de Schengen ». Des visas sont distribués sans
complications et
favorablement aux voisins immédiats. Le vieux spectre de la mafia
russe, du
super-pouvoir de l’ex-empire soviétique, de la misère de masse de
l’Est, semble
être évincé par la nouvelle menace du terrorisme international. Face à
ce
présage, les autorités polonaises se concentrent sur les Tchétchènes,
maintenus
dans des situations administratives et matérielles extrêmement
précaires.
Après
que le
gouvernement polonais ait refusé pendant longtemps la proposition
fondamentale
de l'Union européenne d'une police des frontières européenne – ne
voulant pas
de troupes fédérales allemandes de protection à la frontière – le
gouvernement
est alors entré dans un processus de revirement radical qui correspond
à la
possibilité d’une participation polonaise dans la lutte européenne
contre le
terrorisme. Dans la nouvelle terminologie européenne, la Pologne est
considérée
désormais comme un « pays de front » et pourra compter sur
des
compensations.
Le
14 avril 2005, le président du Parlement européen, Luc
Frieden, a
annoncé que « l'agence européenne pour le management de la
coopération
opérationnelle aux frontières extérieures de l'Union européenne »
– le
noyau de la protection des frontières européennes – aura, dès le 1er mai 2005,
son quartier définitif à Varsovie.
Eu égard à la situation actuelle en Pologne, les Tchétchènes
sont
certainement bien conseillés quand ils ne demandent pas l'asile et
restent en
Pologne dans les réseaux de sans-papiers pour préparer la suite de leur
fuite.
Il y a, comme autrefois en Pologne une zone constituant une étape pour
les
réfugiés; elle est simplement devenue plus réduite. Seule une partie
des forces
de travail ukrainiennes et des communautés vietnamienne, chinoise, et
arménienne, bien ancrées en Pologne,
disposent
d'un droit d'existence régulier. En Pologne, les populations migrantes
continuent d'être moins prises en charge par les autorités qu'elles ne
peuvent
l'être en Europe de l'Ouest.
Dietrich, Helmut (2005): État d’urgence pour les réfugiés. In:
Plein
Droit Nr. 65 (2005)
[1] Interview parue dans Spiegel du 27 janvier 1992.
[2] En 2001, la police aux frontières polonaise a intercepté 54 798 personnes dont 41 182 à la frontière Est ; 22 % d’entre elles ont été arrêtées parce qu’elles n’étaient pas capables de justifier de ressources suffisantes pour séjourner en Pologne ; 16 074 venaient d’Ukraine, 13 031 du Belarus et 85 331 de Russie.
[3] L’article 40-44 de la loi de protection des étrangers (2003) indique que l’Uric (première instance de décision en matière d’asile), la police aux frontières ou la police met en place une instruction qui doit être examinée dans les 30 jours par le tribunal de première instance du ressort du centre d’arrestation. La rétention peut être prolongée de 90 jours par ordonnance de la Cour et peut durer un an maximum. Un renvoi prématuré n’est pas possible lorsque sont en jeu des raisons tenant à la sûreté de l’Etat.
[4] Entre 1998 et 2001, 26 00 personnes venant de Pologne ont été expulsé, dont 16 000 vers [?] la frontière Est, 5 000 vers [ ?] la frontière entre la République tchèque et la Slovaquie et 5 000 à travers les trajets en avion.