Cet article a d’abord été publié dans le journal allemand Konkret (sujet du 10/2004) et retrace les modalités de création en Afrique du Nord des prisons de réfugiés et d’immigrants, appelés centres off-shore, éléments de l’européanisation du contrôle des migrations. S’appuyant sur les récents développements en Europe notamment en ce qui concerne les relations de l’Allemagne et de l’Italie avec la Libye, l’auteur met l’accent sur le lien entre les accords de contrôle militaire, économique et d’immigration entre l’Union européenne et les pays tiers et montre l’effet dévastateur que ces accords ont sur les immigrés et les réfugiés pris au piège de la militarisation des frontières extérieures de l’Union européenne.
”Comment
pouvez-vous oublier les camps de concentration construits par les
colonisateurs
italiens en Libye et dans lesquels ont été déportés vos grands parents
– les
Obeidats ? Pourquoi n’avez-vous pas confiance, pourquoi ne refusez-vous
pas ? »
C’est ce qu’a récemment demandé l’intellectuel libyen Abi Elkafi à
l’ambassadeur de la Libye à Rome, qui a été à l’initiative d’un accord
entre la
Libye et les pays occidentaux. « La raison pour laquelle je m’adresse à
vous
est la création de ces nouveaux et atroces camps de concentration
établis en
Libye dans l’intérêt du gouvernement de M. Berlusconi » poursuit Elkafi
dans sa
lettre ouverte.
En
juin 1930, le
maréchal Petro Badoglio alors gouverneur italien de la Libye, avait
ordonné
l’internement d’une grande partie des 700 000, à l’époque, habitants de
la
libye. En deux ans, plus de 100 000 personnes étaient morts de faim ou
de
maladie dans ces camps de concentration du désert. A la même époque,
Badoglio
avait fortifié avec du fil de barbelé les 300 kilomètres de long de la
frontière libiano-egyptienne. C’est de cette manière que les colons
italiens
avaient détruit la résistance libyenne. Pendant des années, ils avaient
tenté
de le faire mais ne connurent aucun succès –ni en jetant des bombes sur
les
villages et les oasis ni en utilisant du gaz empoisonné. L’actuel
gouvernement
italien rit à chaque demande en compensation, écrit Abi Elkafi.
Il y
a 4 ans, la
presse occidentale reçoit les premiers rapport fiables sur l’existence
de camps
d’internement en Libye. En septembre et octobre 2000, des pogroms
contre les
travailleurs immigrants se perpétuent en Libye et 130 à 500 africains
sub-sahariens sont tués dans la capital, Tripoli, et ses environs. Pour
fuir la
persécution, des milliers de constructeurs et employés du secteur des
services
du Niger, du Mali, du Nigeria et du Ghana s’enfuient vers le sud.
Nombreux sont
ceux qui furent stoppés sur les routes du Sahara et transportés dans
des camps
militaires libyens. Le Monde Diplomatique parle de plusieurs camps où
immigrants et réfugiés sont détenus depuis 1996 –environ 6 000 ghanéens
et 8
000 personnes du Niger sont supposés être détenus dans seulement l’un
de ces
camps. Le président ghanéen Jerry Rawlings s’est rendu dans ces camps
pour
ramener des centaines de ses compatriotes. Le Conseil consultatif
somalien a
lancé un appel à Kadhafi le 22 février 2004 pour obtenir la «
libération
inconditionnelle des réfugiés somaliens emprisonnés en Libye et qui ont
entamé
une grève de la faim et pour ne pas qu’ils soient ensuite renvoyer à la
guerre
civile somalienne ». Au début du mois d’octobre 2004, la chaîne de
télévision
publique italienne RAI a montré des images des camps libyen de
réfugiés. Ces
images montraient des centaines de personnes hautement gardées dans une
cour
avec des baraquements qui ne prévoyaient apparemment pas de mobilier
pour
dormir. Des rapports de certains somaliens récemment déportés en Libye
confirment l’existence de ces camps.
Le
gouvernement
libyen a-t-il, à l’origine, construit ces camps pour fournir de la main
d’½uvre
aux constructeurs ayant des projets dans le sud du pays (« fleurir le
désert »)
? Ou correspondent-ils à une tentative pour lutter contre les réfugiés
en
transit ? Quelque soit le cas, le gouvernement libyen a déjà annoncé
quelque
temps auparavant que les immigrants sans papiers seront emprisonnés
dans le sud
de la Libye et seront déportés. En décembre 2004, le ministre de
l’intérieur
libyen Mabruk a annoncé, sans autres explications, que Tripoli a
déporté 40 000
immigrants au cours des seules dernières semaines.
Ces
emprisonnements et ces déportations sont les antécédents de ce qu’on
appelle
les centres off-shore de l’Union européenne, particulièrement
popularisés par
le ministre de l’intérieur allemand Otto Schily. La Libye est le
premier pays
non européen permettant que ses camps s’intègrent dans la politique de
déportation de l’Union européenne. Les réfugiés africains sont déportés
collectivement depuis l’Italie depuis le 2 octobre 2004 par les
nouveaux ponts
aériens vers Tripoli. Au début du mois d’octobre 2004, Buttiglione,
proposé
comme commissaire européen puis rejeté, a affirmé durant son discours
devant le
Parlement européen à Strasbourg, que l’Union européenne n’entend pas
créer des
« camps de concentration » en Afrique du Nord mais désire juste faire
usage des
camps existants « dans lesquels les réfugiés vivent dans les
circonstances les
plus difficiles ». Durant une réunion informelle à Scheveningen du 30
septembre
au 01 octobre 2004, les ministres de l’intérieur et de la justice de
l’Union
européenne se sont mis d’accord sur le principe que l’Union européenne
½uvre
pour la création de « camps de réception pour les demandeurs d’asile »
en
Algérie, en Tunisie, au Maroc, en Mauritanie et en Libye, non pas sous
la
direction de l’Union européenne mais sous celle des dits pays.
Fait
moins
remarqué par le public, les Etats membres de l’Union européenne qui
forment les
frontières extérieures de l’Union sont en train de mettre en place les
nouvelles conditions d’un nouveau régime de déportation. Alors que
jusqu’à très
récemment, les immigrants et réfugiés stoppés par la police aux
frontières
étaient emmenés à l’intérieur de l’Union, les îles Canaries, le sud de
l’Italie
et l’est des îles grecques offrent à présent une énorme capacité de
réception.
Cette « réception initiale » ne mène plus aux villes européennes et aux
maigres
protections juridiques de l’Union européenne. Les camps à la périphérie
de
l’Union sont situés en général prés des aéroports, sur d’anciens
domaines
militaires, gardés par des troupes paramilitaires, et difficilement
accessibles, même pour les membres du Haut Commissariat des Nations
Unies pour
les Réfugiés. Tout contact avec le monde extérieur est rendue très
difficile,
voire même impossible. Les îles Canaries ont actuellement des camps qui
présentent un total de 1 950 places.
Ces
camps aux
îles Canaries, au le sud de l’Italie et à l’est de la Grèce reflètent
également
une transformation sociale impulsée par les Etats de l’Union européenne
: dans
les années 1990, les boat-people étaient accueillis par les populations
méditerranéennes. Bien que l’Etat déclarait l’état d’urgence face à
l’arrivée
de bateau de réfugiés et les plaçaient dans des stades, cela restait un
évènement public mobilisant de nombreux habitants qui roulaient alors
vers ces
stades pour donner vêtements, couvertures et nourriture. Avec les
nouveaux
camps-prison, l’administration sépare systématiquement les boat-people
de la
société dans laquelle ils arrivent et crée de ce fait les conditions
formelles
pour des déportations massives à l’extérieure de l’Union, loin de tout
contrôle
légal ou sociétal. Des zones de non droit, extra territoriales, sont
ainsi
créées à la lisière de l’Europe.
Depuis
le début
des années 1990, la stratégie des pays occidentaux en ce qui concerne
l’immigration
et les réfugiés tend vers une exportation du traitement des procédures
d’asile
dans des places hors d’Europe. Le projet est celui d’une approche
globale du
contrôle de l’immigration tendant à assurer qu’aucun réfugié ou
immigrant
indésiré d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique du Sud n’atteignent l’Europe.
Et
l’élément central de ce concept est à trouver dans les camps qui
encerclent
l’Europe.
Jusqu’à
présent,
ce plan n’avait pas pu être appliqué. Les autorités allemandes ont
tenté en
vain de mettre en ½uvre cette pratique au début des années 1990, après
la
guerre contre l’Irak, lorsqu’une zone de non vol avait été instaurée au
dessus
du Kurdistan irakien : ils avaient voulu la faire déclarer comme «
havre de
paix » pour les réfugiés irakiens, ceux-ci pouvant alors y être
déportés en
masse. Cela n’a jamais vu le jour avant les combats de l’OTAN au
Kosovo. En
quelques semaines, la zone de guerre fut entourée de camps de réfugiés
dont des
centaines de milliers stoppés au cours de leurs déplacements vers
l’Europe.
Au
début de la
récente guerre en Irak, Tony Blair a suggéré la création de camps de
réfugiés
sous la direction de l’Union européenne mais en dehors des frontières
de
l’union. Sa « Nouvelle vision pour les réfugiés » (« new vision for
refugees
»), publiée en mars 2003, prévoit le renvoi des demandeurs d’asile à
l’extérieure des frontières européennes. Sa vision fut l’un des
éléments de «
l’univers des camps », créé par des hauts-fonctionnaires européens
européennes
et prévoyant des centres de traitement transitaires (Transit Processing
Centres, TPC) aux portes de l’Union européenne, en collaboration avec
le Haut
Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés et la tristement
célèbre
Organisation internationale pour les migrations (OIM). De là, ces
organismes
seront en mesure de ramener la plupart des réfugiés vers les « zones de
sécurité » à proximité des régions d’origine et n’en sélectionner qu’un
très
petit nombre pour entrer dans l’Union européenne. Quand ce plan a été
connu du
grand public, il fut enterré avec un concert de protestations.
En
dépit de ces
critiques publiques, Otto Schily et Giuseppe Pisanu, les ministres de
l’intérieur allemand et italien, ont continué à développer cette idée
au cours
de l’été 2004. La Commission européenne et le Comité stratégique sur
l’immigration, les frontières et l’asile (SCIFA) ont testé des mesures
préliminaires à l’implantation « d’un bureau d’asile européen
d’interception »
en Afrique du Nord (Schily dans FAZ, 23.7.2004). En pratique, la
proposition
implique que les boat people venant par la mer méditerranée seront
ramenés dans
des camps situés dans les pays arabes – par le biais de procédures
collectives
et sans contrôle individuel des nationalités, des itinéraires ou des
raisons du
voyage. Cette pratique, appelée refoulement, est explicitement prohibée
par la
Convention de Genève sur le statut de réfugié de 1951. Les
constitutions des
Etats membres de l’Union européenne ainsi que la Convention européenne
des
droits de l’Homme prohibent également le refoulement. De plus, cette
pratique
n’implique pas seulement la violation des droits des demandeurs
d’asile. Dans
les camps d’internement ou au cours de leur déportation sans assistance
vers
des zones désertiques, les immigrants - peu importe s’ils fuient la
pauvreté et
la faim ou autres raisons « économiques » - subissent le même sort
lorsqu’ils
tentent de fuir. Ils risquent l’emprisonnement, les abus et la mort.
De
récents
évènements internationaux ont modifié le contexte politique, militaire
et
économique de manière telle que ces camps du désert sont maintenant
entrés dans
les prospections de Schily et de Pisanu. La première barrière contre
les
réfugiés et migrants indésirés est créée par la politique européenne
des
frontières extérieures. Depuis l’élargissement européen et la « lutte
contre la
terreur », ces politiques de la frontière extérieure suivent de
nouvelles
orientations. En 2001, les ministres de l’intérieur italien et allemand
ont
fait part de leur rêve d’une police européenne des frontières et de
papiers
officiels européens. L’idée était de placer les frontières incertaines
de
certains Etats membres sous le contrôle d’un pouvoir centralisé. Au
départ,
l’attention était portée sur les frontières Est des nouveaux Etats
membres,
mais ces derniers n’étaient pas très enthousiastes à l’idée que
l’Allemagne
principalement et d’autres policiers européens soient chargés de la
sécurité de
leurs frontières. Ils craignirent q’une fermeture totale de leur
frontières
crée des tensions avec leurs voisins à l’Est. De plus, les gardes
frontières
allemands, dont les pratiques policières à la frontière Est de
l’Allemagne et
les massacres nazis commis par les troupes allemandes dans la région de
la
rivière Bug sont loin d’avoir disparues des mémoires, suscitent
l’antipathie
auprès des populations des nouveaux pays membres dans les régions de
l’Oder et
de la Neisse.
Les
hommes
politiques des Etats au front sud de l’Europe – nommés ainsi par les
documents
officiels communautaires - ont moins de scrupules. Les mesures
anti-terroristes
contre les populations arabo-musulmanes a conduit à la formation de
frontières
extérieures rigides. Le noyau opérationnel d’une police de frontière
Européenne
se base plutôt sur la région méditerranéenne. La mer méditerranée est
le
nouveau défi pour les fanatiques du contrôle. L’objectif est une
extension «
virtuelle » des frontières de l’Europe jusqu’aux côtes de l’Afrique du
Nord.
Même la cale des bateaux en bois fait l’objet de préventions. De plus,
les
forces de police des frontières, les forces militaires et les services
secrets
européens et américains aspirent au contrôle de la zone Sahara-Sahel et
mettent
ainsi en place un second cercle de contrôle autour de l’Europe.
Derrière
l’interception des réfugiés, il y aussi la production de gaz et de
pétrole du
désert a protéger. Ainsi, l’accord de surveillance des frontières entre
l’Italie et la Libye permet un contrôle international de 2 000
kilomètres de côtes
et de 4 000 kilomètres le long de la frontière au désert de la Libye.
Cela
peut
difficilement être effectué par bateaux ou des patrouille de jeep. Les
technologies de contrôle essayées et testées durant les récentes
guerres sont
donc déployées. La détection de réfugiés par air avec l’optronique ou
le radar
est actuellement testée sur la zone méditerranéenne.
Les
gardiens
civils espagnols ont redécouvert la tour de contrôle. D’en haut, avec
l’identification visuelle et électromagnétique, ils peuvent scanner en
continu
et de manière automatisée le détroit de Gibraltar et la côte marocaine.
D’autres parties de la côte, du fait des courbes du terrain, ne peuvent
pas
être contrôlées à l’aide de ces seules tours. Mais, les îles Canaries
et le sud
des côtes espagnoles sont également équipées de tours de contrôle. Des
tests
sont en cours pour relier toutes les informations disponibles en temps
réel
simplifiant ainsi le suivi des navires de la zone contrôlée. Cette
technologie,
connue sous le nom de SIVE (« Sistema Integrado de Vigilancia Exterior
») est
maintenant exportée aux îles grecques.
Pendant
ce temps,
l’Italie est en train de mettre en activité des drones* destinés à être
utilisés sur les frontières du désert libyen. En octobre 2004, le
général des
forces aérienne italienne Leonardo Tricarico a annoncé que l’Italie
avait
acheté quatre drones prédateurs pour 48 millions de dollars auprès de
la
compagnie californienne d’armement General Atomic Aeronautical Systems
de San
Diego. Les Etats Unis utilisent ces prédateurs dans la chasse à
Al-Qaida. Cet
objet volant peut également lancer des roquettes. Tricarico a expliqué
que les
forces aériennes italiennes prévoyaient d’utiliser ces drones aussi
bien pour
la lutte contre le terrorisme que pour lutter contre l’immigration
irrégulière.
A la fin du mois d’octobre 2004, les forces aériennes italiennes
tentaient de
détecter, par air, les bateaux de réfugiés.
Le
test de ces
nouvelles technologies au front sud de l’Europe est coordonné par ce
qu’on
appelle les centres ad-hoc de l’Union européenne qui deviendront les
agences
européennes des frontières. Deux centres maritimes de surveillance sont
basés
en Espagne et en Grèce et un centre aérien de surveillance se situe en
Italie.
Un quatrième est responsable des analyses de risques. Ce dernier,
s’inspirant
des systèmes d’assurance des risques financiers, calcule avec l’aide
d’Europol
où l’immigration clandestine va causer le plus grand préjudice. A cet
endroit,
la surveillance est alors renforcée.
Ces
centres ad
hoc sont combinés avec les comités Schengen, qui auraient du être
depuis
longtemps intégrés dans les institutions européennes régis par le
traité
d’Amsterdam. Ces cercles ont introduit de nouveaux centres de pouvoir
qui
tendent à la création en cinq ans d’une protection des frontières
européennes.
Il en va ainsi de la SCIFA +, unifiant le dispositif Schengen avec
l’ensemble
des polices des frontières ainsi que de l’UCA, unité de coordination
des
professionnels, créée en 2003. Cette dernière se considère comme un
centre de
crise recourant aux dispositifs locaux sur les frontières extérieures
et
passant par les structures centralisées de commandement pour développer
des
mesures préventives et assurer un contrôle rigoureux des gardes
nationaux des
frontières.
Il
est difficile
de dire dans quelle mesure ces démarches européennes coordonnées ont
été mise
en échec ou si elles ont déjà eu des conséquences fatales. D’un côté,
il a été
annoncé qu’une man½uvre européenne planifiée avec plusieurs unités
navales
nationales dans le détroit de Gibraltar et autour des îles Canaries a
été
interrompue à cause de difficultés linguistiques. D’un autre coté,
l’aspect «
high tech » est considéré comme une potion magique motivant les polices
aux
frontières et les marins qui perçoivent ainsi de manière plus
valorisante leur
propre travail. Les recherches intensifiées à l’aide des équipements
techniques
dans les détroits ont déjà obligés les boat-people à emprunter des eaux
plus
dangereuses pour atteindre l’Europe. On peut aussi indiquer que les
agences
européennes déclarent l’arrivée des boat-people sur l’île italienne de
Lampedusa comme un « état d’urgence » justifiant l’adoption de mesures
extraordinaires.
Il
est important
de rappeler que, selon des estimations officielles, 400 000 à 500 000
personnes
traversent secrètement les frontières sud de l’Europe chaque année.
Ceux qui
peuvent se le permettre voyagent par avion avec un faux passeport. Ceux
qui ont
des relations ou des amis prennent l’un des nombreux ferrys du trafic
vacancier. Seuls les pauvres arrivent sur des bateaux en bois. Selon
des
calculs fiables, plus de 10 000 personnes sont mortes noyées dans la
mer
méditerranée depuis 1992, date à laquelle le visa est devenu
obligatoire pour
les voisins du sud de l’Union européenne. Les gouvernements européens
ne
déclarent pas d’état d’urgence face à ce grand nombre de morts mais
déclarent
l’état d’urgence à l’arrivée de 30 000 personnes par an. A la fin de
l’été
2004, environ 1800 personnes ont atteint l’île de Lampedusa. C’est
évidemment
un grand chiffre pour une si petite île mais il est au contraire très
réduit
lorsqu’on le rapport à l’ensemble des données relatives à la zone
méditerranéenne. L’Etat italien et l’Union européenne utilisent ces
1800
personnes pour alarmer les autres pays. Le but est de dissuader.
Le
second aspect
qui inscrivit les camps du désert lybiens dans les projets de Pisanu et
de
Schily est de nature économique. Depuis le milieu des années 1990,
Kadhafi a
lentement ouvert l’économie libyenne, et donc l’industrie du gaz et du
pétrole,
aux investisseurs étrangers. A part la Russie, la Libye est le plus
grand pays
non européen exportateur de pétrole vers l’Allemagne, alors que
l’Allemagne est
le plus important exportateur de biens vers la Libye, après l’Italie.
En 2002,
le ministre allemand des échanges et du commerce annonça une «
exportation
offensive » vers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord – ceci impliquant
un
investissement accru dans les industries du pétrole et du gaz de ces
régions.
Les gains pouvant être potentiellement rapportés de Libye sont
prioritaires. Au
milieu des années 1970, avant le recul de la coopération économique, la
majorité des investissements allemands pour l’Afrique du Nord et le
Moyen-Orient étaient réalisés en Libye. Maintenant l’association
allemande des
Chambre de Commerce et d’Industrie ne prédit pas seulement des
investissements
dans le secteur de l’énergie en Libye mais également dans le secteur
des
infrastructures, de la télécommunication et de la santé. Un autre
marché très
important est celui de la distribution alimentaire, dont la plus grande
partie
est importée.
24
mars 2004 : le
premier ministre britannique Tony Blair rend visite a Kadhafi. La
compagnie
pétrolière néerlando-britannique Shell reçoit un contrat de 165
millions
d’Euros pour la production de pétrole et de gaz en Libye, constituant
ainsi la
base d’un « partenariat stratégique de long terme ». On a parlé ici
d’une affaire
« pétrole contre armes » car, à la même période, la compagnie d’armes
BAE a
entamé les pourparlers pour un grand contrat avec la Libye. Les forces
armées
libyennes veulent de nouveaux équipements. La liste des armes demandées
inclut
des lunettes à infrarouge et des radars aériens.
En
juin 2004, la
Libye ouvre la voie à la participation des investisseurs étrangers dans
les
compagnies publiques. La gouvernement décide la privatisation de 160
entreprises publiques, dont 54 ne pouvant pas seulement vendre des
parts mais
pouvant être détenus majoritairement par des investisseurs étrangers.
Le plan
est de privatiser 360 firmes jusqu’en 2008. A la fin du mois de
juillet, l’OMC
fait pression pour l’avènement de la Libye. En août 2004, le
gouvernement allemand
re introduit ce qu’on appelle le Hermes-Bürgschaften pour la Libye, qui
permet
aux entreprises exportatrices de s’assurer contre les risques
économiques et
politiques (de nombreuses compagnies ne pouvant utiliser cette garantie
que
pour les exportation vers certains pays).
Le 5
septembre
2004, l’Etat libyen invite les firmes intéressées, nombreuses et de
tous les
pays, à une présentation des nouveaux champs de pétrole et de gaz. Le
premier
ministre néo-libéral libyen Shukri Ghanim annonce que les licences
d’exploitation seront mises en vente publique dans les prochains mois.
Selon de
récentes estimations, la Libye est le 8e pays du monde ayant les plus
grandes
réserves de pétrole. Le pays produit actuellement 1,6 millions de
barils de
pétrole brut par an. Le but est d’augmenter la production jusqu’à 2
millions
avant 2010, grâce à l’aide de nombreux investisseurs étrangers –en
1970, 3.5
million étaient produits par an. Le bas coût de la production et la
grande
qualité du pétrole libyen font du marché libyen un marché très
attractif.
7
octobre 2004 :
le président italien Sylvio Berlusconi se rend en Libye pour la 4e fois
de
l’année. Cette fois, c’est pour ouvrir la pipeline « Greenstream » du «
projet
de gaz ouest libyen », construite et gérée par le « géant de l’énergie
»
italien ENI, le numéro un des compagnies étrangères actives en Libye.
6,6
billion de dollars sont investis dans cette pipeline longue de 520
kilomètres,
distribuant du gaz de Mellitah en Libye, jusqu’en Sicile. Jusqu’à
maintenant,
c’est le plus grand projet méditerranéen de ce genre et il rend
obsolète une
second pipeline pour le gaz algérien. Le jour de l’inauguration a été
choisi de
manière à coïncider avec le « jour de la revanche » libyenne qui
célèbre la
victoire sur le colonialisme depuis les années 1970. Par considération
envers
Berlusconi, Kadhafi a renommé ce jour « jour de l’amitié » et considère
l’ennemi méprisé d’hier comme un invité d’aujourd’hui bienvenu.
11
octobre 2004 :
les ministres des affaires étrangères des Etats membres de l’Union
européenne
se rencontrent à Luxembourg et suppriment les barrières politiques à la
coopération économique avec la Libye. Le Conseil européen révoque les
sanctions
de l’ONU depuis 1992 et 1993. L’embargo sur les armes est également
révoqué par
le programme communautaire sur l’exportation des armes vers les pays
tiers. La
condition préalable à ces changements est que la Libye accepte de
verser des
indemnités aux victimes de l’attentat à la bombe de la discothèque de
Berlin en
1986, tout comme d’assumer la responsabilité de l’attaque d’un avion de
la
Pan-Am qui a explosé au dessus de Lockerbie. De plus, la Libye est en
train
d’introduire une économie de marché néo-libérale, tel que c’est prévu
dans
l’accord Euromed entre l’Union européenne et ses pays voisins de la
Méditerranée.
14/15
octobre
2004 : le chancelier Schröder, accompagné d’industriels allemands, rend
visite
à Kadhafi. Schröder signe un accord d’investissement bilatéral et est
présent
lorsque les concessions de pétrole et de gaz sont données à l’allemand
Wintershall, auxiliaire du groupe BASF, représenté dans le pays depuis
1958, un
des plus importants producteurs étrangers avec un investissement de 1.2
billons
de dollars. Durant la visite du chancelier, le groupe allemand RWE a
également
négocié un accord dans le secteur de la production de gaz et de pétrole
et le
groupe allemand Siemens a reçu un contrat d’une valeur de 180 million.
L’Allemagne est aussi concernée par du « matériel technique comme des
lunettes
à infrarouge ou des caméras thermiques pour la protection des
frontières ». Le
but économique de l’Allemagne est de dominer le marché des
investissements
étrangers en Libye. Quand Kadhafi mentionne au chancelier allemand que
les
mines de Rommel causent encore des accidents et qu’il est temps de
déminer,
l’Allemagne ignore le sujet sans aucun commentaire.
Le
contrôle
militaire et le contrôle de l’immigration, l’agenda en matière de
politique
étrangère
La
troisième
raison pour laquelle Schily et Pisanu sont intéressés par le désert
libyen est
sa nature militaire, intimement lié à la fortification des frontières,
à la
politique de camp et à la production du pétrole et du gaz : l’économie
allemande associe ouvertement ses objectifs économiques en Afrique du
nord et
au Moyen-Orient avec finalités militaires, parce que les marchés en
question
sont vus comme « présentant des risques spéciaux de sécurité ». C’est
pourquoi
le 11 février 2005, l’association fédérale pour l’industrie allemande
et
l’association fédérale des banques allemandes a lié sa « Conférence sur
le
financement de la reconstruction de l’Afrique du nord et du
Moyen-Orient » à la
« Conférence de Munich sur la sécurité » qui a lieu annuellement pour
permettre
aux pays occidentaux de coordonner leur politique et tactiques
militaires. En
février 2005, la politique étrangère communautaire a rejoint la
politique
communautaire sur les réfugiés ainsi que la politique militaire et
économique
en méditerranée et au Moyen-Orient.
Comme
le Pakistan
et la Turquie, la Libye peut bientôt devenir un partenaire privilégié
de
l’Ouest en tant que bastion de la lutte contre l’Islamisme extrémiste
et les
Etats défaillants d’Afrique. Par son rôle de leader dans l’intégration
africaine et au sein de l’Union africaine (qui remplace l’OUA en 2001),
Kadhafi
a une influence importante sur de nombreux Etats dépendants. Ceci
devint clair
lors de son intervention dans la libération des otages suisses,
allemands et
autrichiens détenus dans le Sahara. Les négociateurs et l’argent libyen
ont
également joué un rôle central dans les négociations concernant
certains
touristes occidentaux, parmi lesquels figuraient des ressortissants
allemands,
détenus par des extrémistes aux Philippines durant l’été 2000.
Maintenant, les
officiers britanniques sont consultants de l’armée libyenne. Une
coopération
militaire avec la Grèce est également conclue.
Résultant
d’un
accord avec l’Italie en 2003, la Libye est actuellement en train
d’acheter des
bateaux, des jeeps, des équipements radars, et des hélicoptères pour la
surveillance des frontières. Des entraîneurs italiens et des
consultants sont
déjà sur place. Selon la presse, Rome a fournit des tentes et autres
matériels
pour trois camps en Libye au cours des premiers jours d’août. « Les
camps sont
en train d’être établis » a annoncé Pisanu au cours d’une interview
pour le
journal La Republica, « et cela n’a jamais été remis en question ». En
attendant, la marine italienne garde une large partie de la côte
libyenne. Sous
les pressions de Rome, l’Egypte contrôle la mer rouge pour surveiller
les
bateaux de réfugiés. Grâce à des fonds versés par l’Italie, la Tunisie
opère 13
déportations dont 11 sont gardées secrètes, à l’abri de l’attention
publique.
Il semble que la plupart des réfugiés et migrants déportés d’Italie ont
été
transportés dans le désert tunisiano-algériens et abandonnés là-bas.
Le
gouvernement
allemand est également en train d’armer les pays d’Afrique du Nord.
Selon le
ministère de la défense allemande, la Tunisie recevra six bateaux
hors-bord
Albatros de la marine allemande. Déjà deux ans auparavant, 5 hors-bords
ont été
délivrés à l’Egypte. En 2002, l’Algérie a reçu un système de
surveillance d’une
valeur de 10,5 million d’Euros, la Tunisie a reçu des équipements de
communication et des radars pour une valeur d’un million d’Euros et le
Maroc
reçu des camions militaires valant 4,5 million d’Euros.
Les
pays
industriels occidentaux ont conçu le danger issu des pays et à travers
les pays
méditerranéens selon deux scénarios : le premier se focalise sur
l’extrémisme
islamisme et l’autre sur l’immigration incontrôlée. Il est frappant de
voir à
quel point ces deux phénomènes sociaux complètement différent sont
associés
dans une même perception de la menace. Les accords des pays de l’Union
européenne proclament qu’Al-Qaida et les boat-people utilisent les
mêmes
réseaux nord-africains. Entre-temps, des unités de recherche sont
formées dans
le but de se battre contre ces deux ennemis, ensemble.
* drones : petits avion
radiocommandés, sans pilote, pesant
quelques dizaines de kilos, et assurant des missions de surveillance et
de
reconnaissance.
Dietrich, Helmut
(2005): Le
front du désert, des camps européens de réfugiés en Afrique du Nord.
In:
http://terra.rezo.net/article308.html
Traduit
de
l’anglais par Nadia Cherif à partir du texte publié par Statewatch